Leçons d’Obama face à la société civile cubaine

Leçons d'Obama face à la société civile cubaine
Leçons d’Obama face à la société civile cubaine – réflexions critiques sur l’intervention du président Obama, prononcée le 22 mars devant une représentation de la société civile cubaine spécialement sélectionnée et invitée, que l’on a vue à la télévision. (Cubadebate)

Leçons d’Obama face à la société civile cubaine

Leçons d'Obama face à la société civile cubaine
Image credit:NPR

L’intervention du président Obama, prononcée devant une représentation de la société civile cubaine spécialement sélectionnée et invitée, que l’on a vue à la télévision, est un joyau de l’orfèvrerie politique, qui devrait être étudié dans les facultés de communication et les écoles du Parti. Ses phrases ne semblent pas avoir être écrites par des experts en communication et habilement lues sur un prompteur, mais venir du fond du cœur. Cette pièce de l’art oratoire, la mise en scène et sa parfaite interprétation paraissent être une conversation, et non un document rempli de thèses du début jusqu’à la fin.

Je commente quelques-unes de ces thèses ainsi que sa brillante manœuvre réfléchie, à partir de la logique avec laquelle le Président a construit la vision de notre réalité et celle des États-Unis, ainsi que de son ton direct. Mes modestes commentaires ne prétendent pas être le miroir de la société civile cubaine, mais à peine une réflexion critique sur le sens commun, celui d’Obama et de cette société, en la reconnaissant hétérogène, dynamique et politisée, insatisfaite de monologues, très bien armée et charismatique mais avec un véritable dialogue entre une diversité de citoyens. Je le fais dans un esprit de discussion, non seulement en réponse à l’invitation du Président Obama à participer à un débat «bon et sain», mais aussi, parce que ce débat a été légitimé parmi nous depuis un certain temps comme faisant partie d’une liberté d’expression que la société civile a gagnée, au-delà de cris et commentaires, sans attendre de cadeaux d’en haut ou de puissants bienfaiteurs étrangers.

1. «Nous devons tout laisser derrière»

Depuis son premier discours au Sommet de Puerto en Espagne (2009), le président Obama a insisté sur le fait de n’être pas responsable de la guerre que les États-Unis ont maintenue contre Cuba, car tout cela est arrivé «avant sa naissance» (1960). Avec cette tournure personnelle, il évite le fait que les États-Unis ont utilisé la force contre Cuba pendant les 150 dernières années. Aujourd’hui, il nous dit que son message est « une salutation de paix» et que nous devons oublier le passé. S’il s’agit de regarder vers l’avenir, nous allons le faire. Cependant, immédiatement après cette introduction avec « rose blanche », il rend la révolution responsable de la douleur et la souffrance du peuple cubain, et qualifie cette période «d’aberration» dans l’histoire des relations bilatérales.

Si au lieu de laisser le passé derrière, nous voulons le réexaminer de manière impartiale et le voir dans toute sa complexité, sans lunettes idéologiques ou phrases diplomatiques, il n’est pas utile de l’évoquer à la façon de « the Perez family », ce film avec Alfred Molina et Marisa Tomei. La normalisation des rapports avec Cuba est initiée par les États-Unis, non en raison de leur bienveillance infinie, mais parce la décision de changer les choses était entre leurs mains. En regardant de plus près, la réflexion d’Obama et son désaccord avec la politique des États-Unis pendant cette même période “aberrante” de l’histoire, consistent à dire que cette politique «ne fonctionnait pas» parce qu’elle n’a pas atteint son objectif : renverser le socialisme cubain par la force et l’isolement. Le mérite d’Obama est de l’avoir déclaré depuis Puerto en Espagne et de le proclamer maintenant, «d’avoir eu le courage de le reconnaître», même si cette politique est partagée par le reste du monde depuis plus de vingt ans.

Dans ce discours caractérisé parla franchise, Obama ne dit cependant pas une seule fois, qu’en plus d’être erronée, cette politique était contre-productive, non seulement parce qu’elle a compromis le bien-être du peuple et la souveraineté de Cuba, mais aussi parce qu’elle a imposé la nécessité de s’armer jusqu’aux dents, et elle a conduit à la situation maudite d’une forteresse assiégée, et à un état de sécurité nationale dont nous sommes encore en train de payer les conséquences économiques et politiques.

Nous ne pouvons pas ignorer que cet éloquent citoyen nord-américain, qui ne mâche pas ses mots, qui prétend nous dire ce qu’il pense, est également le Président des États-Unis. Avec la même franchise, il aurait pu entrer dans le sujet directement, en reconnaissant le rôle de l’État nord-américain non seulement sur ce que ça a coûté au peuple, mais aussi sur nos problèmes actuels, et nous donner une démonstration de volonté de tout dire, sans restriction, si nous voulons arriver réellement au fond des choses, aujourd’hui et dans l’avenir.

2. «Grâce aux vertus d’un système démocratique, et respectueux de la liberté des individus, les États-Unis sont une terre d’opportunités, où le fils d’un immigré africain et d’une mère célibataire blanche ont pu devenir président.»

Ce discours remarquable nous conduit souvent par des chemins classiques comme celui du rêve américain, avec la maîtrise narrative de Steven Spielberg, qu’aurait envié le grand Félix B. Caignet. Bien qu’il refuse, à juste titre, d’être pris au piège par l’histoire, Obama finit par nous donner sa propre version des choses qui se sont déroulées non seulement ici mais aussi là-bas. Dans l’une de ses thèses centrales, il affirme que la justice sociale obtenue aux USA est précisément le résultat du système démocratique adopté par les pères fondateurs.

L’année prochaine marquera l’anniversaire des 150 ans de la fin de la Guerre civile qui a divisé le Nord et le Sud de cette grande nation, dans le conflit le plus terrible en termes humains et matériels qu’ont subi les États-Unis, en tenant compte de toutes les guerres auxquelles ce pays a participé. Si la démocratie avait suffi pour résoudre le problème de l’esclavage, cette guerre atroce n’aurait pas été nécessaire, provoquée par le soulèvement d’un tiers du pays contre le pouvoir légitime et démocratiquement élu, qui a coûté, rien que pour l’abolir : 750 000 morts, un demi-million de blessés, la destruction de 40% du Sud du pays, la perte définitive des propriétés des Sudistes vaincus, et un président (Lincoln) vilipendé et finalement tué.

Un siècle après cette terrible Guerre civile, – à côté de notre révolution avec ses pertes humaines, c’est une promenade à la campagne -, la maman d’Obama a du partir avec sa famille dans un État comme Hawaï où son fils métis a pu grandir entouré de moins de discrimination que dans le continent nord-américain – comme lui-même nous le rappelle dans son discours -. Aujourd’hui encore, comme en témoignent les historiens et les sociologues nord-américains, les blessures de cette hostilité ne sont pas complètement fermées, et les causes structurelles de l’inégalité raciale et la violence associée ne sont pas dépassées. Si Martin Luther King Jr et beaucoup d’Américains de toutes les couleurs, comme nous à Cuba, ont célébré le succès d’un candidat noir aux élections de 2008, nous savons que cela ne suffit pas pour qu’un système politique deviennent plus démocratique – ni aux États-Unis, ni nulle part ailleurs -.

Quant au pluralisme du système, il sonne comme un «wichfull thinking»1 ou une bonne idée, qu’un candidat social-démocrate fasse campagne et arrive en finale avec une certaine visibilité, comme une troisième voie sous le fer bipartite des États-Unis, plutôt que d’être forcé à un Parti Démocrate qu’il déteste, pour avoir une chance de participer à ce système politique bicentenaire américain dont José Martí a consacré des centaines de pages que nous lisons peu et connaissons moins que nous le devrions.

3. «Le socialisme a ses bonnes choses, comme la santé et l’éducation (bien qu’il manque les droits des citoyens et les libertés qu’ont les États-Unis).

Merci. Mais l’argument de la santé et l’éducation est utilisé par tout le monde. Avec rigueur, la comparaison des attributs de nos deux systèmes doit se faire dans un contexte plus large. Avant de le comparer à Cuba, il faudrait mettre le système nord-américain en parallèle d’autres économies de marché et de démocraties libérales du monde. Un autre pays a-t-il un système semblable ? Ce qu’il faut expliquer c’est pourquoi cette démocratie fondée sur des valeurs universelles, où tout peut s’obtenir, n’a pas été en mesure d’organiser un système de santé, même aussi incomplet que le projet original de l’Obamacare. Comment expliquer que l’éducation du public, qui n’est pas une invention communiste, fonctionne dans de nombreux pays européens, alors que les États-Unis ont des taux d’indices aussi faibles ?

Au sujet de la mesure du socialisme cubain, je me demande si cela peut se réduire à deux services publics gratuits comme la santé et l’éducation, comme l’ont les Canadiens et les Finlandais. Je sais que de nombreux Cubains le pensent. Cependant, de mon point de vue, la plus grande réussite du socialisme cubain (incluant non seulement le gouvernement, mais aussi tous les Cubains qui le rendent possible) a été la revendication du sens de la dignité et de la pratique de la justice sociale, quels que soient son origine de classe, sa couleur de peau ou son genre. Cela explique par ailleurs, que nous, Cubains, soyons aujourd’hui alarmés par l’augmentation des inégalités et de la pauvreté, et nous ne l’acceptons pas comme un fait naturel, mais comme une érosion fondamentale de la citoyenneté. Ou alors, le coût du recul des perdants est compensé par la prospérité des gagnants, et la plus grande polarisation sociale est le coût fixe d’une plus grande liberté ? Ceci est-il résolu par des impôts et par un supposé effet de nivellement vers le bas ? Qu’en est-il lorsque cela arrive ? Quand je dis égalité – pas uniformité ou égalitarisme – je me réfère à la pratique réel de ce droit, et non à l’écriture d’une constitution.

Les Cubains doivent se rappeler que notre invité, le Dr Barack Obama, est diplômé de l’École de Droit de Harvard, et qu’il a enseigné le Droit Constitutionnel à l’Université de Chicago, avant d’être organisateur communautaire dans cette ville et puis politicien local, il est donc pleinement conscient de ce dont nous traitons. La loi et les institutions du système sont une chose, la justice sociale en est une autre. Dire que la pratique de la justice sociale à Cuba est «le rôle et les droits de l’État», par opposition à ceux de l’individu, révèle, au mieux, l’ignorance, et au pire, la mauvaise foi. Concernant Obama, il s’agit certainement de la première.

Bien sûr, nous avons beaucoup de progrès à faire en termes d’efficacité pour les droits des citoyens, dans l’application de la loi, l’autonomisation et la représentation de tous les groupes sociaux, et pas uniquement pour nos entrepreneurs privés, sur le chemin d’une pleine démocratie citoyenne. Le faire sur la base de notre propre culture politique, et en tenant compte d’autres expériences de décentralisation et de participation locale en Amérique Latine, plus que celles de nos amis asiatiques, est une tâche qui ne devrait pas être remise à plus tard. Avec une admiration sincère pour les combattants des droits civiques aux États-Unis, assassinés par dizaines par l’extrême droite et harcelés par le FBI, notre horizon des droits des citoyens va bien au-delà.

4. «Le changement à Cuba appartient aux Cubains.

Naturellement, nous avons tous applaudi. Mais dans le même paragraphe, le Président prend des mesures en la matière, pour défendre les droits de «ses Cubains», c’est-à-dire, les exilés de Miami et les dissidents à Cuba, précisément ceux qui sont reconnus comme des alliés des États-Unis. Même si la plupart des émigrés des années 1980/1990 et d’aujourd’hui ne sont pas partis pour les mêmes raisons politiques que les émigrés des années 1960 et 1970, mais pour des raisons économiques et familiales ; même si ceux qui ont quitté Cuba depuis 1994 et 1995 ne sont pas considérés comme des réfugiés politiques par la loi étasunienne mais simplement comme des immigrés, 300.000 d’entre eux visitent Cuba chaque année pacifiquement ; ces immigrants plus récents représentent la moitié de tous les Cubains résidant aux États-Unis et sont ceux qui envoient 1,7 milliards de dollars à leurs familles sur l’île et qui maintiennent des liens étroits avec elles, car ils ne se sont pas quittés fâchés ; la moitié du reste des Cubains sont nés aux États-Unis, et pourtant ils ne sont pas non plus des réfugiés politiques, et ils visitent même l’île avec un passeport nord-américain, le président Obama parle de deux millions d’«exilés» Cubains, avec lesquels il promeut quelque chose appelé la «réconciliation». Est-il possible qu’il ne connaisse pas non plus le nombre croissant de Cubains rapatriés à partir de la promulgation de la nouvelle loi d’immigration de Janvier 2013 ? Combien de Cubano-américains ne peuvent pas faire des affaires avec Cuba parce que la loi du blocus les en empêche ? Si la réponse est non, alors entre qui et qui se fait la «réconciliation» qu’il revendique ? Serait-ce avec les politiciens du lobby Cubano-américain ultraconservateurs opposés à la normalisation des relations ? Ses alliés à Cuba ? Les survivants de Batista ?

Quand il parle en effet de nos relations, celles de tous les Cubains de Cuba avec les Nord-américains, il dit que nous sommes exactement «deux frères du même sang», que nous nous sommes vus «séparés pendant de nombreuses années» à cause de la fatalité de cette «aberration» que nous avons ici. Qu’il soit dit en toute honnêteté, depuis plus d’un siècle, les Cubains ont été perçus (et beaucoup nous continuent de l’être), comme une race inférieure, parce que nous sommes des gens de couleur, sans aucune consanguinité avec les États-Unis.

Quant à notre code génétique partagé avec des afro-nord-américains et des latinos, il serait décent que ses conseillers racontent au président que ces exilés cubains à Miami, où il n’y a pas beaucoup de noirs, mais plutôt le racisme endémique de la classe supérieure cubaine, n’aiment pas qu’on les appelle latinos parce qu’ils se sentent supérieurs – comme le savent bien les autres latinos et noirs américains -. Ces exilés de pur-sang ont fait un acte de répudiation à Nelson Mandela lui-même quand il visita les États-Unis, et quand il voulut aller à Miami ; ils appellent généralement le président Obama, «le petit noir de la Charité» depuis son élection (ce qui n’est pas exactement un traitement d’affection, en dépit des apparences). Depuis son rapprochement avec Cuba, ils l’appellent simplement «le traître». Le président comprend certainement pourquoi il n’est pas facile de nous réconcilier avec eux.

Leçons d'Obama face à la société civile cubaine
Obama et le Baseball (Brendan Smialowski/AFP/Getty Images)

5. «La normalisation avec les États-Unis ouvre les portes des changements à Cuba.

Selon ce diagnostic, ici il ne s’est rien passé au cours de ces dernières années. Autrement dit, le gouvernement cubain «s’est ouvert au monde» grâce à ce jour du 17 Décembre 2014, et n’a pas encore découvert que la plus grande richesse de ce pays est son capital humain. Avec tout le respect que nous avons pour le secteur privé, imaginer que notre potentiel de développement et d’inventivité se résume à louer des chambres, ouvrir des restaurants, et faire rouler des «almendrones» (anciennes voitures américaines) c’est ignorer notre plus grand capital humain, composé de nos médecins, professeurs d’université, artistes, agriculteurs, scientifiques, et de nos professionnels. Oubliant que les journalistes, les agents des institutions armées, les diplomates, les enseignants des écoles primaires et secondaires, les dirigeants, dont la plupart sont des jeunes bien préparés, font partie principalement de la richesse de la nation, même s’ils ne font et ne feront pas partie du «secteur privé». Il ne faut pas confondre la société civile avec les affaires (commerciales). Ou alors quelqu’un pense que ces coiffeurs et propriétaires de petites entreprises, tant célébrés ces jours-ci justement, ont poussé dans les rues par génération spontanée, au lieu d’être créées par la loi cubaine, et qu’ils restent liés à des institutions locales avec lesquelles ils collaborent ?

Cette vision exclusive du public-privé semble accompagner l’image d’un pays qui est présenté comme paralysé, où rien ne change, et qui ne changera qu’au moment où les Cubains connaitront d’autres points de vue différents grâce à une communication avec le monde extérieur, à laquelle ils n’ont pas accès. Lorsqu’ils disposeront d’une connexion ADSL chez eux, et qu’ils découvriront Internet, ils vont se réveiller comme la princesse quand elle a été embrassée par le prince. Entre-temps, ils continueront dans un autre monde, sans aucune forme d’accès à Internet, au courrier électronique ou au téléphone portable. Ce n’est même pas le verre à moitié vide, mais l’idée qu’il n’y a aucun verre.

Finalement, le miroir du discours du Président ne reflète en rien un programme de réformes en cours, ni une société cubaine en mesure de débattre publiquement de leurs problèmes. De toute évidence, la normalisation des relations peut être un facteur favorable à ce changement, mais aussi un facteur négatif. Du côté nord-américain, cela dépend de la capacité de leur politique pour traiter Cuba comme d’autres pays avec lesquels ils coopèrent, en dépit des différences et des problèmes internes. Les cas de la Chine et du Vietnam, évoqués dans le discours du jour de la Saint Lázaro (17 décembre 2014), pourrait être un modèle constructif à suivre. Du côté Cubain, il dépend de la capacité de notre politique à éviter des adhésions idéologiques, comme celles qui se produisent chaque fois que les États-Unis décident de favoriser un secteur, que ce soit Internet, les travailleurs du secteur privé ou les jeunes. Comme le dit la célèbre chef cuisinière Nitza Villapol, maintenant que la politique nord-américaine est la tâche de nombreuses personnes, il faudrait apprendre à la cuisiner dans une marmite en Téflon où les choses ne collent pas, ni ne virent.

La mise en scène extrêmement précise d’Obama tout au long de sa visite, dont le point culminant en termes dramaturgiques, a été le discours devant la société civile, le 22 mars, anticipé quatre jours avant dans le blog du Département d’État intitulé « engaging the Cuban people », publié par Ben Rhodes, Vice Conseiller de Sécurité Nationale pour les Communications et Discours Stratégiques.

Dans son discours, le président Obama a reconnu des affinités culturelles cubaines avec les États-Unis pour le baseball, le cha-cha-cha et les «valeurs familiales». Il a également attiré l’attention sur les capacités des Cubains, en particulier les jeunes, à travailler dans le contexte de la culture du marché nord-américain. Tout au long de son intervention, le président a fait preuve de familiarité avec le cubain et sa culture populaire.

Je ne suis pas sûr que les conseillers d’Obama comprennent que la familiarité cubaine avec la culture américaine ne se fait pas seulement par l’appréciation de leurs produits et de leur sens du spectacle, mais par une capacité à comprendre leurs usages et leurs manigances. En effet, sans jamais avoir mis les pieds sur l’île ni grandi avec des Cubains, dans son discours le jour de San Lázaro en 2014, Obama a dit : «no es facil» (ce n’est pas facile) expression populaire des Cubains ; quand il a atterri à La Havane et dans sa conversation téléphonique avec Pánfilo (un comique connu à Cuba), il a lâché : «¿Qué bolá ?», de même quand Air Force One a touché le sol cubain, il a été capable de citer encore et encore José Martí (sans jamais se référer aux phrases de José Marti concernant les USA -l’anti-impérialisme Martiano-). Il a tout fait pour embellir son message culturel, alors même qu’il n’a jamais évoqué la Ermita de la Caridad de Miami (Vierge Patronne des Cubains).

Selon ce scénario, la réunion visait à montrer son soutien aux «valeurs et droits de l’homme universels, y compris le respect du droit à la liberté d’expression et de rassemblement.» Et son «profond désaccord avec le gouvernement cubain» sur ces questions, et sa conviction que la rencontre place les États-Unis dans une meilleure position pour «susciter ces différences directement avec le gouvernement cubain, et continuer à écouter la position de la société civile. » Enfin, ce scénario annonce que son approche «soulignera l’esprit d’amitié continue, et projettera sa vision sur l’avenir des relations entre les deux pays.» En résumé, la tactique du bâton et de la carotte2, comme on pouvait le prévoir.

J’ai aimé voir Raul, depuis son balcon, souriant après avoir écouté le discours d’Obama, en saluant et faisant des signes au public, plutôt que d’arborer une expression sévère ou contrariée. Quelques heures plus tard, avec une élégante veste de sport bleue, il a accompagné un président Obama en chemise, dans les premiers tours de batte d’un jeu de baseball que nous avons perdu irrémédiablement. Sportmanship est un ancien terme, qui peut résumer très simplement le nouveau style que demandent les relations politiques entre Cuba et les États-Unis.

À mon avis, les Cubains ont un long chemin à parcourir pour renforcer les pratiques de participation citoyenne et de démocratie, pas simplement multipartites. Et il vaut mieux prendre ce taureau par les cornes, au lieu d’assumer la position honteuse que la seule chose qui manque à notre socialisme serait l’efficacité économique et la récupération du bien-être social, afin de ne pas toucher le fonctionnement du système politique, les médias, le rôle des syndicats et des organisations sociales, le Parti communiste lui-même et le pouvoir absolu de la bureaucratie – ce que Raúl appelle «la vieille mentalité»-. Il ne suffit pas de le citer, il faut apporter ce scénario, qui n’est précisément pas celui d’un spectacle, dans une nouvelle mise en scène, à la hauteur demandée par le contexte actuel et les gens.

Quant à la signification de la visite pour les Cubains, son but a été accompli, au-delà de la scène, car elle a permis aux deux présidents de dialoguer directement sur les dix prochains mois à propos de nos intérêts communs, de l’étape décisive dans la construction de ce pont que la prochaine administration étasunienne doit trouver aussi avancé que possible, au point d’estimer que le faire sauter serait trop coûteux.

Ironiquement, quand Barack Hussein Obama quittera ses fonctions en tant que 44ème président des États-Unis, où il est arrivé huit ans auparavant investi des plus grands espoirs de ces dernières décennies, il y aura, parmi ses quelques réalisations, le rapprochement avec Cuba. Peut-être que dans quelques années nous n’allons pas nous souvenir des phrases brodées par sa talentueuse équipe de spécialistes de la communication, ni de ce qu’ils ont dit sur nous et sur eux. Mais de nombreux Cubains et Nord-américains n’oublieront pas son message de paix, et surtout, sa détermination en tant que premier président, après tant d’années de guerre, à traverser ce chemin proche et lointain, pour nous rendre une visite à La Havane.

Auteur : Rafael Hernández

Source : Cyohueso le 2 avril 2016

Source de la version originale : « Sobre las lecciones de Obama ante la sociedad civil cubana » le 25 mars 2016

Traduction : traduit librement mais respectueusement adapté par Ana K. Martinez. Corrigé par Lydia Molina. Re-corrigé par Admin site France-Cuba.

Voir 2 notes

  1. « vœu pieux »
  2. NdE : ou encore « souffler le chaud et le froid » pour littéralement en VO : « un coup de chaux, un coup de sable »
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