La presse et le voyage d’Obama à Cuba

La presse et le voyage d'Obama à Cuba
La presse et le voyage d’Obama à Cuba – Manipulez-nous mieux que ça ! Retour sur les coups bas de la presse alignée contre Cuba socialiste grâce à l’excellente analyse d’André De Ubeda lors de la visite historique d’Obama en mars 2016. (PCF- Toulon)

La presse et le voyage d’Obama à Cuba

La presse et le voyage d'Obama à Cuba« Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt » ou comment cacher l’essentiel parce que cela contredit ce que l’on assène depuis des années.

Exemple : « Libération » du 22 mars 2016 titre «Obama tend la main au peuple cubain et tord le bras (sic) à Castro.» L’article signé d’Eric Landal, envoyé spécial pas plus mauvais qu’un autre, aligne sans sourciller les partis pris, les incohérences, les mensonges par omission.

Sur les raisons de cette orientation politique

Libération et Le Monde sont devenus, depuis longtemps, des machines de guerre contre le « régime cubain »1. À noter que « Le Figaro » par exemple n’est pas aussi violent bien qu’il soit un adversaire politique avéré du « régime »

C’est un choix politique dicté par l’alignement de ces deux journaux sur la social-démocratie/libéralisme européenne[En Espagne le groupe Prisa mène le même combat. Il détient « El Pais » dont la hargne contre les « régimes » non alignés sur les USA est obsessionnelle. Le fondateur Jesùs Polanco, avait fait fortune sous l’époque franquiste en vendant des livres scolaires profitant de ses affinités politiques… Avec le retour de la démocratie, son virage et retournement de veste lui permit de profiter de ses relations avec le PSOE. Le Filipisme d’alors lui ouvrit les portes de la presse écrite, télévisions à péage (comme Canal +). Le groupe Prisa détient 15 % du capital du Monde. Prisa fait partie de la Société Interaméricaine de Presse en première ligne depuis toujours contre les gouvernements de gauche et dont les silences sur les disparitions de journalistes (notamment au Honduras lors du coup d’état en 2009) sont assourdissants. Attention c’est un choix, plus politique qu’éditorial, de niche. C’est-à-dire qu’il faut se répartir le travail et les lecteurs. À toi le PP, à moi le PSOE. En France idem. À Libération et Le Monde le PS et le centre, aux autres la droite. Mais s’il faut changer, aucun problème. Après tout il y a si peu de différences. ]. Il faut, pour justifier la dérive pro capitaliste du PS français, notamment, discréditer toute tentative d’alternative à gauche, tout ce qui s’y rattache de près ou de loin, tout ce qui y ressemble de près ou de loin2. En Amérique latine c’est Chavez, Castro, mais aussi Roussef, Kischner. En Europe c’est Podemos, Syriza, etc. En France ? À vous de voir.

Cette ligne politico-éditoriale les a conduits à reprendre les pires caricatures sur Cuba sans vraiment enquêter. J’ai reçu, lorsque je travaillais à Cuba, des journalistes et je peux témoigner des articles écrits à l’avance en reprenant, parfois mot pour mot, ce que d’autres avaient écrit. Comment, dès lors, se dédire au moment où l’histoire prend une tournure qui ne correspond plus aux clichés que l’on a soit même contribué à propager ?

Sur les prisonniers politiques

D’après le journaliste Castro «bafouille» la réponse suivante «s’il y a des prisonniers politiques donne moi une liste et je les libérerai.» Bien entendu le mépris lui fait transformer la réponse exacte mais passons et revenons en détail sur cette question bien symptomatique de l’orientation conformiste quand on parle de Cuba. D’après Amnesty international il n’y a pas de prisonniers politiques à Cuba à ce jour. Détail pour notre perspicace reporter et la journaliste qui a posé la question. Allons plus loin : pourquoi Castro parle t-il de liste ? Parce que c’est une pratique courante. Quand les chancelleries se faisant les interprètes des opposants interpellent le gouvernement cubain sur les «prisonniers politiques», celui-ci leur répond «Donnez-moi des noms». J’étais à Cuba, et suffisamment proche des ambassades pour en parler, lorsqu’en 2010 à la demande de l’église catholique furent libérés l’intégralité des 52 « prisonniers d’opinion » (Libération 8 juillet 2010). Il n’a pas fallu un mois pour que les opposants disent qu’il y avait de nouveau des prisonniers politiques. L’ambassade de France a eu la même réaction que Castro : « Donnez moi une liste ». Il a fallu attendre trois mois pour avoir une liste de personnes qui étaient déjà en prison lors de la libération des 52 et qui n’étaient pas sur la première liste. Tous condamnés de droit commun et qui par la grâce d’une conversion subite aux idéaux de l’émancipation humaine devenaient libérables. Cela s’est produit à chaque libération d’où la réponse de Castro.

Mais allons plus loin. Il y a selon Amnesty des arrestations et détentions arbitraires qui durent quelques heures. Vous l’avez certainement lu ou entendu, nos vaillants gardiens des droits de l’homme sont très attentifs. Pour Cuba en tout cas. Des arrestations de quelques heures en France ça s’appelle des gardes à vue non ? Savez-vous combien il y en a officiellement dans notre pays ? 800.000 par an. C’est-à-dire environ 1,25 % de la population. Cela représenterait environ 137.500 à Cuba en proportion. Très très loin des quelques centaines dénoncées par les organisations.

Alors j’entends bien : «c’est pas pareil !» En France c’est pour notre bien : alcool au volant, violences, délinquance. Et c’est vrai pour une grande part. Comme à Cuba. Mais le délit de faciès, les dénonciations de violence policière, les arrestations avant, pendant ou après les manifestations ça n’existe pas ? Eh bien lisez le rapport… d’Amnesty international sur la France intitulé «Des policiers au dessus des lois» Et puis les arrestations dans les manifestations ne sont elles pas totalement normales ? Aux États Unis veux-je dire. Souvenons de ces images où les plus sages des porteurs de pancarte acceptent de se faire menotter pour trouble à l’ordre public et où tout le monde trouve ça normal y compris les manifestants.

Précisions : les arrestations arbitraires ne sont bonnes nulle part, la France n’est pas une dictature. Mais remettons les choses à l’endroit et ne faisons pas deux poids, deux mesures. D’autant plus que la vigilance de certains journalistes est à géographie politique variable.

Mais allons plus loin. Des prisonniers d’opinion à Cuba détenus depuis des années, enlevés dans le plus grand secret avec l’aide de la police d’autres pays, sans procès, torturés, parfois reconnus innocents après des années de prison mais sans possibilité de vivre dans leurs pays, ça existe ! À Guantánamo dans un territoire occupé illégalement par les États Unis. Qui pourrait le nier ? En tout cas, pas Amnesty international (cf. dossier « Guantánamo : une décennie d’atteintes aux droit humains »). Reconnaissons que les étasuniens savent de quoi ils parlent.

Sur les discours et les conférences de presse

Bien sur notre vaillant combattant de la liberté d’expression avec carte de journaliste trouve qu’il y a eu censure. Peux t on aller à Cuba et ne pas parler de censure lorsqu’on émarge à Libération ? Le fait que la conférence de presse soit vue dans le monde entier, que le discours d’Obama au Grand théâtre de La havane[6. Les cubains avec leur humour habituel ont tout de suite transformé cela en «Le grand théâtre d’Obama à La havane» ] soit retransmis en direct sur la télévision cubaine est sans intérêt. Il va de soi que la réciproque sera immédiate et que Castro pourra tenir un meeting dénonçant les problèmes des EU et télévisé en direction des étasuniens au Carnegie Hall sans problème. La même chose en France au stade de France. Ça nous changera car avez-vous jamais entendu un discours de Castro ou lu une interview dans Libération ? On peut compter sur M. Landal pour qu’il n’y ait pas de censure en France et que cela se réalise au plus tôt.

Sur les élections « libres »

Personne ne dit que le système électoral à Cuba est parfait. Même pas le gouvernement cubain. Castro parle ouvertement de pluripartisme « lorsque les pressions étrangères n’auront plus cours ».[4. Rappelons que « l’aide » financière à l’opposition est irréfutable : Wikileaks a révélé la teneur des télégrammes diplomatiques le confirmant, un agent cubain infiltré pendant plusieurs années chez les dissidents a révélé les « tarifs » : 30 dollars la manifestation par exemple. La publication des aides aux associations par le gouvernement des EU a montré qu’à travers l’agence US Aid les opposants cubains étaient stipendiés par le gouvernement des EU. Deux remarques à ce sujet. Imaginons que cela arrive en France : un parti d’opposition est financé par une puissance étrangère. Qu’en penserions-nous ? Qu’en penserait un journaliste scrupuleux comme M. Landal ? Quelles sanctions seraient prises ? Passe encore pour le FN apparemment financé par Poutine. Mais quid du PCF financé par… par qui d’ailleurs ? Deuxième remarque : savez vous combien encourt un agent d’une puissance étrangère aux EU fomentant des troubles et/ou s’attaquant à la démocratie en finançant un parti ? La peine de mort bien entendu. ] Mais examinons avec un peu d’attention les systèmes mis en opposition. Juste quelques aspects car il faudrait étudier le système électoral à Cuba avec précision tant il est intéressant. Gageons que M. Landal s’y penchera un jour. Il y a un parti unique et unifié fruit de l’histoire à Cuba et ce n’est pas considéré comme une bonne chose. Admettons (ce n’est pas ce que l’on souhaite pour la France). Mais quelle quantité de partis est considérée acceptable ? Par exemple combien de partis aux États Unis ? Je veux dire combien de partis de gouvernement. Eh bien deux comme dans tous les pays civilisés. Allez ! Cherchez bien dans toutes les démocraties occidentales combien de partis se sont partagés le pouvoir depuis des décennies ? Eh oui ! Un c’est pas bien, mais deux ça va. Bien sur on peut créer des partis (pas toujours) et espérer un jour changer l’ordre immuable (ojalà) et ce n’est pas rien. Mais les choses se compliquent quand on est concret et qu’on parle de réelles possibilités. Pensez vous vraiment qu’un parti qui n’a pas plusieurs centaines de millions de dollars à dépenser peut gagner les élections aux États Unis ? Qui se souvient de Ralph Nader ou Pat Buchanan ? Quelles chances avaient-ils ? Oui mais ils ont pu se présenter. Ah mais les opposants à Cuba aussi ! Lorsqu’ils le font ils ne parviennent pas à être élus3. Alors où se situe le curseur de la « bonne » élection ? Le nombre de votants ? 40% aux États Unis, 80% à Cuba. Ah ! Bon alors des élections transparentes où le gagnant est celui qui a le plus de voix des électeurs ? Mais il est arrivé trois fois dans l’histoire du « modèle » de la démocratie occidentale que le vainqueur, bénéficiant du système des délégués par état, soit celui qui recueille le moins de voix. Dernière en date : Georges W. Bush a été élu en 2000 avec 500.000 voix de moins que Al Gore.

Voyons donc que si rien n’est parfait, un peu de modestie siérait aux donneurs de leçon.

Sur l’essentiel

L’isolement injuste et absurde de Cuba recule. Malgré les efforts de beaucoup de pays, y compris encore des États Unis, et des puissances de l’argent. Car ce qu’ils reprochent à Cuba en réalité ce ne sont pas les atteintes aux droits de l’homme mais le système politique et social différent. « On ne pardonne pas à Cuba d’avoir procédé à une répartition équitable des richesses et d’avoir mis l’humain au centre de son projet émancipateur » (Salim Lamrani. L’Humanité 23/3/2016). Le « geste » d’Obama n’aurait jamais eu lieu sans un rapport de forces différent en Amérique latine, sans « la consolidation de la révolution cubaine » (Raul Castro). N’oublions pas que Cuba a présidé la communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), organisation crée en 2010 et qui, pour la première fois, ne comprend pas les EU et le Canada. C’est la politique des EU qui est en échec, ce sont les EU qui sont isolés en AL. Par ailleurs une cohabitation pacifique et respectueuse entre nations n’est elle pas souhaitable ? Le bon sens et la cohabitation pacifique ont, dans ce cas, progressé. Les peuples pourront se parler, les étasuniens voyager à Cuba, les échanges s’enrichir. C’est ce qui se joue et qui laisse certains pantois au point de déformer la réalité.

Il y a des restrictions aux libertés à Cuba et cela ne me réjouit pas. Mais resituons le contexte d’agression permanente et soyons lucides sur le traitement différencié de certains journalistes (par ignorance, fainéantise, choix politique et pas journalistique voire par nécessité domestique). Cuba est beaucoup mois attentatoire aux droits de l’homme que beaucoup de pays qui sont pourtant nos alliés et pour lesquels nos fringants justiciers sont beaucoup plus tolérants. Et nous balayons devant note porte notamment dans cette période où la restriction des libertés (état d’urgence) est revendiquée au nom de l’agression permanente des terroristes.

Auteur : André De Ubeda délégué général de l’Alliance française à Cuba de 2008 à 2012
Source : PCF Toulon, le 24 mars 2016

Voir 3 notes

  1. Apprécions : à Cuba il y a un « régime » (comme en Corée, en Chine, en Syrie ou plus généralement dans le tiers monde), en France ou aux EU il y a un gouvernement.
  2. Parfois de très loin mais songeons au pasteur Niemöller : «Quand ils sont venus chercher les communistes…»
  3. Aux élections municipales (premier degré des élections à Cuba, 70 % de renouvellement à chaque élection) de 2015 Hildebrando Chaviano (avocat) Groupe « Courant Agramontiste » et Yuniel Lopez (parti « Cuba indépendant et démocratique », illégal mais toléré) se sont présentés (El Pais 20/04/2015). Déclarations reproduites par « El Pais » (bien par El Pais) suite à leur défaite : « Je suis content de l’appui des citoyens malgré la campagne qui a été menée contre moi » « Le décompte a été honnête, le vote aussi. Les gens ne veulent pas de changement. Ils veulent encore la révolution. De toutes façons je crois que tout ça a été un succès » (Chaviano (El Pais 20/04/2015).
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