Reportage : les Cubaines et l’emploi indépendant

Reportage : les Cubaines et l'emploi indépendant
Reportage : les Cubaines et l’emploi indépendant – Bien qu’elles se soient imposées dans le monde du travail et qu’on reconnaisse leur capacité à gérer des projets divers, la place des femmes dans le travail indépendant à Cuba reste minoritaire et se concentre sur des secteurs de rémunération moindre et plus «féminins». (Revue de France-Cuba « Cuba si »)

Reportage : les Cubaines et l’emploi indépendant

Reportage : les Cubaines et l'emploi indépendantBien qu’elles se soient imposées dans le monde du travail et qu’on reconnaisse leur capacité à gérer des projets divers, la place des femmes dans le travail indépendant à Cuba reste minoritaire et se concentre sur des secteurs de rémunération moindre et plus «féminins». Voilà ce qui ressort aussi bien des rapports statistiques que des recherches sociales.

Les causes sont essentiellement centrées sur la surcharge de travaux domestiques. Pour la Dr Norma Vasallo, psychologue et présidente de la Chaire de la Femme, de l’Université de La Havane, l’un des défis les plus importants qui subsiste pour les Cubaines, à l’heure où la communauté internationale fait le point, vingt ans après la Conférence internationale de la Femme de Beijing en 1995, c’est justement «besoin de changements dans la vie domestique».

«Nous vivons une période où la réalité est très complexe. On est en train de procéder à des ajustements du modèle économique et social qui peuvent nuire à certains des progrès obtenus par les femmes. Il faut suivre cela de près.»

Pour elle, l’un des acquis les plus importants pour les Cubaines au cours des cinquante dernières années est leur intégration au travail, «mais aujourd’hui une étude profonde est nécessaire pour évaluer si la situation est la même.» Les principaux changements mis en œuvre dans le cadre du processus d’actualisation du modèle économique visent à une augmentation de l’efficacité et de la productivité, en même temps qu’à une augmentation de la production des biens et services, mais avec une réduction sensible de l’emploi géré par l’État.

Un voyant rouge s’allume. C’est justement dans le milieu professionnel d’État que les femmes sont présentes en majorité, à hauteur d’environ 48%, selon des chiffres du Bureau d’État de statistiques et d’information (ONEI). Il faut donc s’attendre à un impact considérable sur leurs niveaux d’activité professionnelle, selon les spécialistes comme Vasallo.

Dans les faits, c’est déjà ce qui est en train de se produire. Selon l’Annuaire statistique de Cuba 2013, publié en 2014 par l’ONEI, le taux d’inactivité des femmes cubaines a augmenté de 2% en 2008, allant jusqu’à 3,5% en 2013, avec 67600 femmes sans travail. C’est peu si l’on compare avec les chiffres d’autres régions du monde, mais c’est un signal.
Et bien que le président cuba Raúl Castro ait insisté sur le fait que le processus de réduction d’emplois s’appuie sur un «strict respect du principe de pertinence démontrée,» et évite «toute manifestation de favoritisme, ainsi que de discrimination de genre ou d’autre type,» si les femmes sont majoritaires sur les postes qui sont l’objet de suppressions, elles sont forcément beaucoup touchées.

«L’accès de la femme à l’emploi, à l’éducation, à la vie publique, ne doit pas être évalué comme une victoire absolue,» avait alerté la Dr Mayda Álvarez, directrice du Centre d’études de la femme, de la Fédération des femmes cubaines (FMC), dans son article «révolution des Cubaines: 50 ans de conquêtes et de luttes», publié par la revue Temas en octobre 2008.

Pour Norma, l’une des alternatives qui pourrait compenser cette situation est la stimulation vers le travail indépendant. Mais ce secteur, sur le terrain, est historiquement masculin.

Les remarques de cette chercheuse, et d’autres expertes, revêtent plusieurs significations, surtout si l’on se remémore des expériences du passé proche. Dans les années 90, lors de la dite période spéciale, a eu lieu un mouvement de l’économie du secteur traditionnel vers le secteur émergent, en quête de conditions de vie meilleures. Les femmes ne furent pas une exception et beaucoup d’entre elles se sont déplacées d’un poste de travail qualifié vers un autre poste exigeant moins de compétences mais mieux rémunéré.

Une étude du Centre de recherches psychologiques et sociologiques (CIPS), réalisée au début de l’actuelle décennie, a confirmé que les opportunités d’emploi pour ceux qui cherchent des solutions en dehors de l’État étaient inégales pour les femmes et les hommes. La psychologue Mareelén Díaz Tenorio, l’une des auteures de cette étude, a analysé que tandis que les hommes déployaient des stratégies dont la mise en place se faisait forcément en dehors du foyer, elles préféraient chercher des activités leur permettant de travailler à la maison.

Comme un serpent qui remue la queue, le schéma se répète avec les Cubaines qui accèdent aujourd’hui à un travail «à leur compte.» En mai de cette année, on a comptabilisé le chiffre le plus élevé de femmes liées à ce type d’emploi: 30,6% du Comme un serpent qui remue la queue, le schéma se répète avec les Cubaines qui accèdent aujourd’hui à un  travail «à leur compte».
En mai de cette année, on a comptabilisé le chiffre le plus élevé de femmes liées à ce type d’emploi: 30,6% du total des travailleurs à leur compte, qui atteignent les 504, selon les données du Ministère du travail et de la sécurité sociale divulguées en juin.

Visiblement, l’intégration féminine demeure minoritaire, mais le plus frappant est qu’elle se concentre, précisément, dans les activités les moins rémunérées: serveuses dans la restauration, couturières, coiffeuses ou cuisinières, principalement.

La sociologue Marta Nuñez, une autre chercheuse largement expérimentée sur le thème des conflits de genre, considère qu’une des causes principales de cette tendance réside dans le fait que sur les 201 activités approuvées pour «l’auto-emploi» à Cuba, la plupart n’exige qu’une qualification moyenne. Si les femmes sont majoritaires dans le secteur le plus spécialisé du pays – elles représentent 66,3% de la force professionnelle et technique –, «le travail indépendant est conçu pour les hommes», estime Marta qui consacre une ample analyse sur le sujet dans son article «Le visage de genre du nouveau modèle économique et social cubain», publié dans la dernière édition de 2014 de la revue Temas.

Une autre recherche d’une autre sociologue, Graciela González Olmedo, présentée durant l’évènement international «au XX° siècle», fin 2014, relève que parfois les femmes sont présentées comme propriétaires d’une affaire, mais ce n’est qu’une façade: les tâches de direction sont exécutés par leurs partenaires masculins.
Un autre obstacle, et non des moindres, survient au moment de concilier l’exigence de gérer une affaire à son compte avec les responsabilités domestiques et celles d’élever des enfants et de s’occuper de personnes âgées, renforcées par le processus accentué de vieillissement démographique que vit le pays.

Norma Vasallo, Marta Núñez et d’autres chercheuses cubaines de différentes spécialisations, comme l’économiste Dayma Echevarría, pour ne citer que quelques noms, s’accordent à penser qu’il faudrait profiter de la qualification professionnelle des Cubaines et mettre en place des politiques de micro-crédits et fiscales dans une perspective de parité hommes-femmes, ou les former à des métiers traditionnellement non féminins, où se trouvent les meilleurs revenus du secteur indépendant, selon un rapport spécial sur le thème publié par le Service d’informations de la femme d’Amérique latine et des Caraïbes.

Norma insiste sur l’urgence de poser «un regard sur les nouvelles politiques et tout ce qui est en cours d’élaboration, dans une optique de parité hommes-femmes.» «Parfois on considère la société comme si elle était homogène et on ne reconnaît pas que les femmes et les hommes subissent de manière très différente les mesures et les politiques de développement, » précise-t-elle.

Auteur : Dixie Edith, journaliste, Cuba. (En exclusivité pour notre revue de France-Cuba Cuba Sí : « Cubaines : face à face avec l’emploi indépendant » édité en mars 2016 )

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