Evo Morales

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Evo Morales – Compte rendu d’Annie Arroyo secrétaire de France-Cuba, présente samedi dernier à Pau lors de la remise de titre de Docteur Honoris Causa (la plus prestigieuse distinction décernée par les universités) à Evo Morales Ayma, président de l’État plurinational de Bolivie, par l’Université et son président Mohamed Amara. Au cours de la cérémonie, Evo Morales livre quelques clés sur les engagements qui ont permis à la Bolivie de se relever : « Nous ne sommes pas devenus des ministres pour bien vivre, mais pour faire bien vivre la Bolivie» ; « La clé de toute lutte réside dans la confiance du peuple ». L’œuvre d’Evo Morales reste un exemple à suivre…

Evo Morales

De l’Altiplano andin à la gloire universitaire

Le silence est retombé dans l’amphithéâtre de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Les officiels, maire de Pau, députés et autres personnalités, sont retournés à leur place. À sa droite, le président et le recteur de l’Université ; à sa gauche, le préfet en grand uniforme et des membres de l’Université : Evo Morales rajuste sur son épaule la grande écharpe jaune, symbole de sa toute nouvelle dignité de Docteur Honoris Causa, pose ses mains sur le pupitre derrière lequel il se tient, et puis regarde le public.

À quoi peut-il bien penser pendant ces instants où le temps est comme suspendu ?

Peut-être se remémore-t-il ce que vient de dire Mohamed Amara, le président de l’Université, qui, comme le veut la tradition, a prononcé son éloge… Peut-être se dit-il que c’est vrai, que lui, cet Indien aymara né là-bas à Oruro en 1959, ce fils de paysans chassés de l’Altiplano par la misère et une catastrophe climatique en 1980, ce cocalero1 devenu dirigeant, puis responsable de syndicat, député en 97 et président de la Bolivie en 2006, a eu effectivement une trajectoire inédite et unique… Peut-être a-t-il apprécié que Mohamed Amara situe son parcours dans « le respect de l’héritage d’une identité continentale plurielle rêvée par Bolivar »
Evo Morales esquisse un sourire.

L’universitaire a brossé un tableau flatteur de l’évolution de la Bolivie en à peine dix ans, louant l’immense effort fait pour l’éducation, le refus de stigmatisation des minorités, la rénovation de la nation basée sur le respect démocratique de la « multiculturalité », l’intégration des Indiens dans le système électoral et économique, la volonté d’établir une harmonie entre les êtres vivants et la Pacha Mamá, la Terre Mère, la politique du « Buen Vivir ». C’est peut-être cette avalanche de compliments qui le fait sourire, lui qui a jadis été accusé d’être un narcotrafiquant, un assassin, un terroriste.

Ou c’est peut-être tout simplement le plaisir de cette rencontre, avec tous ces gens qui ont applaudi sa présence, avec qui il se sent en confiance et qui maintenant attendent qu’il prenne la parole, s’étonnant un peu qu’il n’ait devant lui aucun texte de discours, aucune note.

Alors, il rompt le silence.

Il commence par saluer le public et par lui dire la reconnaissance du peuple bolivien.

Evo Morales
Titre de Docteur Honoris Causa décernée à Evo Morales à Pau samedi 7 novembre 2015

Avec des mots simples, des mots qui touchent tout un chacun parce que ce sont des mots vrais que chacun peut entendre, il va expliquer que les changements en Bolivie n’ont pas été faciles à mettre en place. À l’intérieur, seule l’unité du peuple a pu permettre de gagner des élections. Six élections depuis 2015, 3 avec plus de 50% des voix, 3 avec plus de 60%. À l’extérieur la bataille pour les droits des indigènes, après 500 ans de mise à sac, a été rude.

Aujourd’hui, on parle de « miracle andin », un miracle qui continue à croître. Mais il a fallu pour cela restructurer le pays. Les multinationales ont été nationalisées, elles qui dépouillaient la Bolivie. Pour mieux convaincre, Evo cite l’exemple d’une compagnie étasunienne qui gérait l’ensemble des oléoducs et des gazoducs et qui demandait une garantie de 100 000 000 de dollars pour la construction d’un nouveau gazoduc sur Cochabamba ! Cent millions ! Les dirigeants boliviens, habitués en dignes fils de communautés agricoles à compter le moindre boliviano, la monnaie locale, ont trouvé que c’était quand même exagéré. La Bolivie a alors financé elle-même la construction du gazoduc qui, au bout du compte, n’a coûté « que » 40 millions de dollars au pays. Du coup, le gouvernement a décrété la nationalisation des compagnies étrangères, « y fuera la empresa ! »  (« dehors, l’entreprise ! ») commente le président bolivien avec un nouveau sourire :

« Las empresas no pueden ser dueñas del país, de le Tierra y de sus recursos » (les entreprises ne peuvent être maîtresses du pays, de la Terre et de ses ressources).

Pour mieux illustrer ce renouveau de la Bolivie, ce petit pays de 10 millions d’habitants, Evo fait ses comptes. Avant 2005, les investissements pour la Bolivie représentaient 600 millions de dollars. Aujourd’hui, 7200. Les réserves internationales du pays se montaient à 1700 millions de dollars. Aujourd’hui, elles atteignent 1,5 milliard. La pauvreté touchait 78% de la population. Aujourd’hui le chiffre est descendu à 15%. Tout cela a permis d’augmenter les salaires et a fait de la Bolivie le n°1 dans le domaine de la croissance en Amérique Latine.

Le public, ravi, applaudit.

Evo Morales se sent décidément à l’aise au milieu de tant d’amis. Il explique que dans son pays, la politique est devenue un engagement des dirigeants pour le peuple.

L’assistance apprécie.

Alors le président quitte le ton officiel pour raconter, en riant intérieurement, et ça se sent, que les membres de son gouvernement n’ont pas bénéficié de cette augmentation de salaire. En fait leur rémunération est passée de 40 000 dollars par mois à… 15 000, pareil pour le salaire du président. En ajoutant que pour lui, 5000 dollars auraient amplement suffit, mais que là, les ministres s’y étaient fermement opposés. Et quand ces mêmes ministres se sont plaints d’être exclus du « Buen Vivir », en étant entre autres « obligés » de se réunir chaque mercredi au Palais présidentiel à 5h du matin, le patron leur a déclaré :

« Nous ne sommes pas devenus des ministres pour bien vivre, mais pour faire bien vivre la Bolivie».

L’assistance jubile. Et les officiels du premier rang se sentent obligés de faire bonne figure en riant aussi.

Et puis le ton redevient plus grave pour rappeler que la Bolivie est le pays qui a connu le plus de coups d’état des pays de l’Amérique Latine, toutes fomentées au sein de l’ambassade des États-Unis. (Et si, explique le président, il n’y a jamais eu de coup d’état aux USA, c’est parce qu’il n’y a pas d’ambassade des États-Unis à Washington…). Les USA, accuse Evo Morales, « nous ont divisés pour nous dominer et nous dépouiller comme ils l’ont fait dans toute l’Amérique Latine ». Après 20 ans de luttes, l’État Plurinational de la Bolivie est devenu un modèle de liberté parce qu’il a su transformer la lutte sociale et communautaire, en lutte électorale. Et ceci est un message pour tous les mouvements sociaux.

Pour le dirigeant bolivien, la clé de toute lutte réside dans la confiance du peuple. Il est convaincu que si lui, Evo Morales Ayma, ne s’acquitte pas bien de sa tâche, jamais plus le peuple ne fera confiance à un ouvrier ou à un paysan des Andes : une conclusion qui lui a valu une ovation de l’assistance debout.

Evo a eu un grand sourire en recevant ce qui, plus qu’un hommage de tant d’inconnus, était une déclaration de tendresse fraternelle et solidaire.
Auteur : Annie Arroyo – France-Cuba – Samedi 7 novembre, 10h15.

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  1. mouvement syndical des planteurs de coca, travailleurs paysans
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