Journaliste cubain en Syrie : interview

Journaliste cubain en Syrie : interview
Journaliste cubain en Syrie : interview – Miguel Fernandez Martinez, correspondant de l’agence Prensa Latina, a été interviewé par Leticia Martínez Hernández (CubaHora) en juillet 2015. Six mois auparavant, le journaliste cubain avait signalé les conséquences de la guerre en Syrie. Il était à ce moment là le seul correspondant occidental accrédité dans ce pays. Il parle de son travail sur le terrain et de l’importance de l’honnêteté du journaliste.

Journaliste cubain en Syrie : interview

Journaliste cubain en Syrie : interview
Miguel Fernandez Martinez, correspondant de l’agence d’Info Prensa Latina (PL) en Syrie. (Notas.com)

Présentation de l’interview par Leticia Martínez Hernández (extraits)

(…)J’ai su alors qu’interviewer Miguel Fernandez Martinez, correspondant de l’agence d’informations Prensa Latina (PL), serait un voyage intéressant entre les chemins personnels d’un homme qui se rend sur le front des combats, fait une entrevue avec les mercenaires du groupe terroriste de l’État islamique, traverse les lieux des Mille et une nuit, habite juste en face du Mont Qasium, où Caïn aurait tué son frère Abel, et parfois « tue » des envies qui fleurissent si loin de l’Île.

Il me dit qu’il est le sixième correspondant de PL envoyé en Syrie depuis le début de la crise en 2011 :

« En théorie, je devais soulager le troisième camarade qui y était depuis Septembre 2013, c’est pourquoi j’ai été prévenu du voyage. Mais une chose curieuse est arrivée. Bien que chaque correspondant ou envoyé spécial connaisse à l’avance les couvertures qui lui sont attribuées à l’étranger, il y a cette vieille habitude de l’annoncer officiellement par le contact quotidien de la présidence de l’agence avec toutes les salles de rédaction.
À la mi-juin 2013, alors que j’étais pratiquement prêt à faire le relais à Damas, j’arrive un jour à la rédaction et en ouvrant mon courrier électronique, je lis avec surprise qu’un autre partenaire avait été désigné. Je suis immédiatement allé au bureau du vice-président de l’Information et j’ai demandé qu’il m’explique les raisons du remplacement. Il s’est contenté de me regarder et a commencé à rire, me disant que c’est la première fois durant ses 35 années de travail au PL que quelqu’un revendiquait d’aller sur un lieu de conflit. Toujours un peu surpris, je lui ai dit que je ne réclamais rien, mais comme les remplacements étaient presque toujours dus à des problèmes de travail, je voulais qu’on m’en explique les raisons, et alors j’apprends que j’ai été nommé pour remplir une autre tâche au Salvador. Pour te dire que cette mission a été annoncée longtemps avant qu’elle ne soit effective, parce que bien que j’ai appris que j’irai au milieu de l’année 2013, je ne m’y suis rendu qu’en Février 2015. »

Interview

Tu avais déjà été en Syrie ou dans un endroit semblable?

C’est ma première fois dans cette région du monde. Ma mission précédente était en Amérique Latine et aux États-Unis. S’il y a un point commun avec d’autres missions au cours de ma carrière professionnelle, c’est le terrorisme. J’ai eu affaire avec des terroristes dans d’autres lieux du monde, sans turban, et qui parlent espagnol.

Tu connaissais le pays ou tu as dû l’étudier ?

La préparation est une routine pour chacun d’entre nous et, bien sûr, l’option de visiter un pays pour la première fois, avec une langue et une culture différentes, impose une préparation aussi générale que possible. C’est la seule manière que tu as pour comprendre les phénomènes que tu trouveras en chemin. Mais malgré tout ce que j’ai lu, des textes d’histoire et de géographie jusqu’aux analyses politiques et dépêches télégraphiques, j’ai commencé à démêler l’écheveau dans les rues de Damas, par le contact quotidien avec ses habitants, chaque jour de la guerre. Traiter avec les gens, monter dans un taxi, se perdre dans l’immense marée humaine d’un souk de la partie ancienne de la ville, ôter ses chaussures pour entrer dans une mosquée, ou parcourir les rues des vieux quartiers chrétiens, c’est ce qui fait voir plus clairement ce qu’il y a autour de soi.

Cela, bien sûr, exige un attachement à la vérité et à l’honnêteté journalistique qui est souvent mal vu par certains médias qui font partie de la campagne médiatique lancée contre ce pays et manipulent en permanence l’information.

Devant tant de mensonges sur la Syrie, comment abordes-tu le défi d’être le seul correspondant occidental accrédité dans ce pays ?

C’est peut-être le défi le plus compliqué et difficile de cette mission, car en plus d’être journalistes, nous sommes des témoins exceptionnels de ce qui se passe ici. Dans ce pays viennent des correspondants de divers endroits du monde, mais ils y restent à peine durant une semaine ou 10 jours. Je n’en ai rencontré aucun qui a y été plus longtemps. Donc, en plus d’être des correspondants d’une agence de presse comme Prensa Latina, nous devenons des référents, en tant que source directe de ce conflit. Cela, bien sûr, exige un attachement à la vérité et à l’honnêteté journalistique qui est souvent mal vu par certains médias qui font partie de la campagne médiatique lancée contre ce pays et manipulent en permanence l’information. Ça présente aussi des avantages, parce que ton spectre d’analyse est bien meilleur. Ici j’ai interrogé des ministres, des conseillers présidentiels, des chefs politiques et religieux, des généraux et des soldats, des gens ordinaires et même des mercenaires capturés au combat.

Les interviews te poursuivent, ces derniers jours différents médias ont sollicité ton avis. Serait-ce parce qu’un journaliste cubain qui continue à faire des reportages depuis [la Syrie] suscite de l’admiration?

Oui, je ne pensais pas me transformer, de chasseur de la curiosité des autres, en proie. Il n’est pas habituel qu’un journaliste accorde des interviews, plutôt qu’il les fasse, mais le tien, par exemple, est le cinquième interview auquel je réponds.

D’une part, je pense que ces propositions sont fondées sur ce que je t’ai déjà dit, sur le caractère exceptionnel d’être témoin du conflit, de le voir et le sentir de l’intérieur, de l’exclusivité qui peuvent apporter tes avis, d’être ici tous les jours. Aussi cela a un impact sur la crédibilité du média que tu représentes, parce que Prensa Latina est l’un des médias de nouvelles alternatives, dans le concert des grands centres d’informations, plus respectables, lus et consultés dans tous les coins du monde.

Ce qui se passe en Syrie n’est pas noir et blanc, il y a trop de nuances, trop de personnes impliquées, de nombreux intérêts géopolitiques et, surtout, un énorme désir de détruire ce pays à tout prix. Je pense qu’il y a urgence à alerter le monde sur ce qui se passe ici. Signaler jusqu’où vont la manipulation et la tromperie des médias, et si les interviews servent à ça, elles sont les bienvenues.

Ces interviews sont-elle une autre façon de lutter contre le mur qui s’interpose entre le monde et la véritable Syrie ?

Bien sûr, parfois les normes de rédaction de ton média te réduisent à faire un résumé de certains faits qui mériteraient d’être traités avec amplitude et il te reste des envies de dire, d’expliquer. Ce qui se passe en Syrie n’est pas noir et blanc, il y a trop de nuances, trop de personnes impliquées, de nombreux intérêts géopolitiques et, surtout, un énorme désir de détruire ce pays à tout prix. Nous sommes devant une guerre de Quatrième Génération, comme la qualifient les stratèges du Pentagone étasunien, où on emploie toutes les ressources imaginables pour obtenir des objectifs précis.

Les grands cercles de pouvoir testent ici une guerre asymétrique, terroriste, sale, d’usure, que soutient implicitement une campagne de propagande bien conçue pour diaboliser le gouvernement et le peuple de ce pays arabe qui s’est caractérisé pendant de nombreuses années par sa résistance aux mandats des puissances occidentales. Je pense qu’il y a urgence à alerter le monde sur ce qui se passe ici. Signaler jusqu’où vont la manipulation et la tromperie des médias, et si les interviews servent à ça, elles sont les bienvenues.

Quelle est la différence entre le journaliste qui fait un documentaire comme « Le Petit Prince, un mythe salvadorien » et celui qui rapporte les horreurs du terrorisme en Syrie? Comment une telle couverture1 est possible?

Je te retourne la question – en fin de compte, nous sommes collègues -. Comment peux-tu partager avec tes amis les surprises quotidiennes qui te donne Carmencita, relater ses pitreries et ses traits d’esprit, tout en écrivant les pages déchirantes d’un livre comme “El infierno de este mundo, terremoto en Haití”2 ?

Il n’y a pas de différence. Dans les deux cas, cela exige ce supplément de sensibilité que tous les humains portent en eux, la nécessité de dire, pour attirer l’attention autour de quelque chose que nous trouvons transcendantal.

Quand j’étais au Salvador, j’étais submergé par la longueur des journées que je devais couvrir quotidiennement, parce que je couvrais les élections présidentielles. Découvrir des histoires comme celle du Petit Prince et la relation d’amour entre son auteur, Antoine de Saint-Exupéry et une dame salvadorienne, m’a offert un « à côté » supplémentaire3 pour ne rien perdre de cette histoire prometteuse.

Ici ça se produit aussi, seulement d’un angle plus sombre. Récemment, j’ai interviewé quatre mercenaires étrangers, membres du groupe terroriste de l’État Islamique, et deux d’entre eux sont accusés d’avoir provoqué le décès de plus de 300 personnes. Quand je suis parti de la prison où ils sont, je ressentais le besoin de fermer les yeux et d’oublier, mais je me suis immédiatement souvenu que ma tâche la plus importante est de relater cela, pour que les gens sachent jusqu’où mène le sadisme des bourreaux de ce peuple.

Je suis journaliste et mon engagement est envers mes lecteurs. C’est à eux que je le dois et pour eux j’essaie d’être crédible, mais surtout honnête. Ce que je ne ferai jamais est de fuir ma responsabilité d’informer, quelles qu’en soient les circonstances.

Tu tiens une page active sur Facebook, avec de nombreux supporters de tes expériences en Syrie, la majorité, en plus de faire l’éloge de ton travail, de ton courage, te demandent de faire attention à toi. Comment réponds-tu à cette demande ?

Les réseaux sociaux sont surprenants car, alors que tu t’y attends le moins, tu reçois le soutien ou la critique sur quelque chose que tu partages, même de la part de personnes que tu n’as jamais vues personnellement. Je pense que je suis chanceux, parce que parmi les plus de trois mille 200 amis virtuels que j’ai sur Facebook, il y en a beaucoup qui apportent de bonnes « vibrations » à mon travail et en particulier à mon séjour ici.

L’expression «fais très attention à toi» est récurrente dans chaque sujet ou chaque note que je poste, et tu te rends compte que les gens approuvent ce que tu fais, te soutiennent, t’inspirent et surtout, t’encouragent à continuer de faire du mieux possible. Je suis journaliste et mon engagement est envers mes lecteurs. C’est à eux que je le dois et pour eux j’essaie d’être crédible, mais surtout honnête. Mais de toute façon je fais personnellement attention à moi, autant que le permettent les limites de la guerre. Ce que je ne ferai jamais est de fuir ma responsabilité d’informer, quelles qu’en soient les circonstances.

Comment est une journée typique de travail pour toi là-bas ?

Je suis dans un pays qui endure une guerre depuis plus de quatre ans et souffre comme chaque syrien moyen des résultats de ce conflit. La plupart du temps, je ne peux pas m’adapter aux routines prévues, parce que quand tu t’y attends le moins, l’électricité est coupée, tu n’as plus de batterie dans l’ordinateur ou tout simplement le bruit des avions de combat ou les fracas de l’artillerie ne te permettent pas de faire ton travail.

Je te laisse donc imaginer que j’écris aussi bien la nuit, au petit matin, dans la journée, selon les disponibilités, et que j’alterne avec mes heures de sommeil en fonction du travail. Aussi je découvre ce pays chaque minute. N’oublie pas que j’ai le luxe d’être dans la plus ancienne ville habitée du monde, un lieu qui est le berceau de plusieurs civilisations et plein d’histoires dans tous les coins.

Je dis toujours à mes amis qu’ici tu peux aussi bien marcher dans les rues pavées avec plus de 3000 ans de construction, que t’appuyer, pour te reposer, sur une colonne datant de l’Empire romain. Ce que je n’arrête jamais de faire, c’est de regarder, par la fenêtre de mon appartement, la montagne Qasium, qui est juste en face de mon bâtiment, un lieu où Caïn aurait tué son frère Abel, selon les Saintes Écritures chrétiennes. Tu imagines ?

Comment t’arranges-tu avec la langue?

Au travail, m’aide Fady Marouf, une jeune syrienne qui a étudié à Cuba, à Santa Clara. C’est une amoureuse de Cuba. Elle a toujours été avec des correspondants de PL depuis 2011. Ici, elle est fonctionnaire du Ministère de l’Information. Les autres s’arrangent avec le langage universel des signes, et, en plus, un peu d’anglais et des mots arabes qui sont appris. Je sais dire marbajá qui veut dire bienvenue, saluer, et aussi demander un shawarma, qui est un délicieux sandwich au poulet fait avec du pain Pita…

Qu’ils soient jeunes ou vieux, quand ils apprennent que je suis cubain, ils mettent leurs mains sur la tête – signe de respect – et mentionnent immédiatement deux noms : Fidel Castro et Che Guevara

Que disent les Syriens sur Cuba, peut-être qu’ils nous connaissent?

Plus que je ne l’imaginais, et ça a été l’une de mes plus grandes surprises, de découvrir ici l’amour qu’éprouvent les Syriens pour notre chère Cuba. Qu’ils soient jeunes ou vieux, quand ils apprennent que je suis cubain, ils mettent leurs mains sur la tête – signe de respect – et mentionnent immédiatement deux noms : Fidel Castro et Che Guevara. Je souhaite que notre Commandant en Chef sache combien les Syriens l’admirent et avec quel respect ils se réfèrent à lui. Chaque fois que j’ai un contact de haut niveau, mes interlocuteurs consacrent les première minutes à remercier la présence d’un Cubain en Syrie, qu’ils assument comme un acte de véritable solidarité, compte tenu de la longue histoire de résistance du peuple cubain.

As-tu quelque anecdote que tu n’oublieras jamais de mentionner quand tu parleras de ta visite en Syrie?

Je pourrais t’en relater beaucoup, mais je vais me limiter à raconter celle qui m’a le plus ébranlé jusqu’à aujourd’hui. Durant une visite sur une zone de combat connue ici comme le triangle Deraa-Damas-Quneitra, j’ai partagé avec d’autres collègues dans les tranchées où se trouvaient des soldats syriens, épuisés après le combat, sentant la poudre à canon, barbus et pleins de boue.

Au moment où ils distribuaient la ration de nourriture des troupes, l’un des combattants s’est approché de moi et dans un anglais compliqué, m’a demandé d’où je venais. Quand je lui ai dit que j’étais cubain, il a rompu sa portion de pain pita et m’en a donné la moitié, geste que j’ai refusé avec tact. Le soldat endurci a souri et a insisté sur son offre. « Partager ma nourriture avec un Cubain va me donner de la chance, parce que vous êtes renommés pour être de bons guerriers », m’a-t-il dit. J’ai pris le morceau de pain, ému et fier, non pour moi, mais pour la reconnaissance qu’a ce combattant de mon peuple. Cela, jamais je ne l’oublierai.

Comment réagis-tu face l’horreur, la douleur des enfants, des mères, des combattants ?

Avec beaucoup de fermeté. Je fais toujours passer mes obligations professionnelles avant tout autre sentiment, bien que réprimé. Quand je parle avec les Syriens, chacun a sa propre histoire pleine de douleur et de chagrin. J’ai récemment eu une entrevue avec la mère d’un lieutenant-colonel tué au combat, et même en mesurant mes questions pour éviter de causer plus de douleur à son esprit, la dame m’a montré sa fierté pour l’acte héroïque de son fils et d’avoir encore trois enfants sur le front du combat contre les terroristes. J’ai vu des jeunes mutilés, rendus aveugles, marqués pour le reste de leur vie par cette guerre injuste, mais ce qui me motive le plus est l’espoir de ce peuple, pour que la guerre finisse et qu’il retrouve la paix.

Tu rêves de Cuba ?

Tous les jours. Cuba vit dans ma chair et être ici et connaitre cette réalité me donne plus de force pour défendre ce que nous avons et ce que nous avons accompli par ces 56 années de Révolution.

As-tu réussi à placer la Syrie dans ton cœur ?

La Syrie fait partie de ma vie et j’espère revenir ici quand il y aura à nouveau la paix. C’est un pays magnifique, plein de mystères et de mythes. Mais la plus grande richesse de cette terre est son peuple, constitué de gens nobles, accueillants et rêveurs. Je n’avais jamais pensé me rendre sur les lieux des Mille et Une Nuits, mon livre d’enfance préféré, fouler les mêmes pierres que les cheikhs, émirs et califes qui venaient conquérir le monde, et être témoin de la guerre la plus cruelle jamais connue dans l’histoire de l’Humanité.

Ces mémoires, je veux en garder trace dans un livre que j’écrirai un jour, sur cette terre de l’Est. Ce sera mon plus grand hommage envers ce peuple.

Auteur : Leticia Martínez Hernández

Source : CubaHora, Lo que nunca haré es evadir mi responsabilidad de informar, le 22 juillet 2015

Traduction : Admin Site France-Cuba (toute amélioration suggérée sera la bienvenue)

En savoir plus sur Miguel Fernández Martínez

Son site web : Cuba, la Isla Infinita

Biographie sur Ecured : http://www.ecured.cu/Miguel_Fernández_Martínez

Reportage vidéo (en castillan) : Sur la guerre en Syrie, entrevue de Prensa Latina avec Miguel Fernández Martínez correspondant à Damas

Voir 3 notes

  1. NdT : « camouflage » dans le sens de protection
  2. NdT «L’enfer de ce monde, séisme à Haïti»
  3. NdT : « extra » dans le texte
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